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Eric Zemmour à Bruxelles : quand des patrons affichent leur xénophobie, les politiques et intellectuels s'en lavent les mains

Zemmour donnant conférence au B19

Ce 6 janvier 2015, le patronat francophone a offert un cadeau de nouvelle année à toutes les communautés discriminées en Belgique : des grand-messes célébrant la pensée d'Eric Zemmour à l'occasion de son dernier pamphlet raciste, islamophobe, sexiste et homophobe, Le suicide français.

 

Rappelons que cet événement s'inscrit dans la lignée d'une année 2014 marquée par l'accession d'anciens dirigeants d'une organisation d'extrême-droite fondée par un collaborateur au gouvernement fédéral, le "dérapage" du patron des patrons bruxellois, Thierry Willemarck, promettant des "coups de pieds au cul" des "maghrébins", les testings de Metro ayant démontré à la colère affichée des représentants patronaux la banalité des discriminations raciales au sein des entreprises belges, la dénonciation par l'écrivaine Saskia De Coster d'un acte de négrophobie par le personnel de la SNCB, la condamnation de la Belgique par l'ONU pour racisme d'Etat, le rapport de la Commission Européenne catégorisant la Belgique comme l'un des pires Etats membres en matière de lutte contre les discriminations à l'égard des musulmans et la répression des crimes racistes, la multiplication des articles incitant à la haine raciale ou religieuse dans les médias amenant même le Théâtre Royal Flamand (KVS) à s'insurger publiquement, le communiqué du FOREM indiquant que le racisme devenait un obstacle majeur dans la remise à l'emploi des chômeurs concernés, la mise en place d'une législation d'exception et discriminatoire sous prétexte du conflit Syrien.

 

Il n'est pas besoin de s'attarder sur l'absurdité du "constat" que Zemmour prétend dresser. Recours systématique à l'argument d'autorité sur base de citations tronquées, concepts philosophiques à peine digérés dans une dialectique où la thèse tient lieu de synthèse, références absentes, anecdotes métaphoriques, statistiques erronées, refus des études scientifiques,... la méthodologie ne tient pas une seconde et ne peut prêter à la contradiction. Nulle rationalité ne peut être opposée à l'absurdité. Ne demeurent que des pulsions primitives : retrait identitaire, rejet de l'autre, négation de la citoyenneté, destruction de l'humanisme contemporain, glorification d'un passé mythifié. Tout comme sa pauvre rhétorique destinée à lui éviter de nouveaux procès ne peut changer la réalité : Zemmour a été condamné par le passé pour incitation à la discrimination raciale à l'embauche, a fait l'apologie de la torture par l'armée coloniale française, vient de justifier la livraison des "juifs étrangers" à l'extermination par Pétain et préconise de mettre les Français musulmans dans des avions ou des bateaux à destination d'on ne sait où. Seuls nos intellectuels médiatiques en déshérence peuvent y voir motif à débats. Il n'y a rien à discuter. On adhère. Ou pas.

 

C'est cet homme que Marc Filipson, patron de la librairie Filigranes, et les dirigeants des très élitistes Cercle de Lorraine, Cercle de Wallonie et B19, ont décidé d'inviter et médiatiser. Inviter de leur propre initiative et non simplement recevoir. Médiatiser, au travers d'une campagne savamment orchestrée dont aucun auteur belge n'a jamais bénéficié.

 

Filipson accueillant Zemmour à Filigranes

Filipson s'est bien sûr défendu de tout acte politique. Il s'agissait selon lui d'une "banale" séance de dédicaces sans autre signification que commerciale. Il passe sur le fait qu'il a personnellement invité Zemmour. Sur le fait que cette séance était concomitante de l'invitation de cercles patronaux. Sur le fait qu'il a pris l'initiative de le présenter en des termes très élogieux au Cercle de Lorraine. Sur le fait qu'il l'a une nouvelle fois posé en "victime" en annulant cette séance sous prétexte de "menaces" qui auraient mis à mal la "liberté d'expression". Sur le fait qu'il n'a déposé aucune plainte en justice et que les seules "menaces" connues sont les protestations publiques de diverses associations et l'annonce d'une manifestation, dont la tenue même l'insupporte et qu'une membre du Cercle de Lorraine a qualifié de "terrorisme intellectuel". Sur le fait que malgré cette annulation, il a personnellement reçu Zemmour à Filigranes pour en faire symboliquement le "Roi" de Bruxelles en lui offrant une galette en ce jour d'épiphanie. Sur le fait qu'il a très cyniquement affirmé dans ce contexte qu'il pourrait inviter "par hasard" (les guillemets sont présents dans le communiqué de Filipson) Michel Houellebecq, pour son dernier roman aussi islamophobe que sexiste.

 

Les cercles précités s'en sont également défendus. Selon le Cercle de Lorraine, il s'agit simplement de discuter de l'ouvrage d'un "intellectuel" qui "fait avancer le débat d'idées". Il passe sur le fait que choisir des thèses prônant la discrimination raciale et religieuse pour faire avancer ses "idées" est un acte politique. Sur le fait que, non, ces cercles ne reçoivent pas tous les intellectuels. Sur le fait qu'il ne s'agissait pas d'un débat mais d'une conférence non contradictoire. Sur le fait que ces cercles ont vendu Le suicide français et organisé des conférences de presse pour Zemmour dans leurs locaux. Sur le fait que ces cercles aux droits d'entrée exorbitants ne représentent pas de simples "clubs de gentlemen" héritiers du XIXème siècle mais de véritables groupes de pression réunissant autour des plus riches patrons et rentiers belges des hommes politiques provenant de partis de gauche, de droite et d'extrême-droite, tant belges que français.

 

Le groupuscule néo-nazi Nation manifestant son soutien à Eric Zemmour devant le Cercle de Lorraine

Quelles sont les répercussions de cette action patronale ? Les forum de nos média ont été durant quelques jours le siège d'un nouveau déferlement de commentaires racistes, xénophobes, homophobes et islamophobes. Les groupuscules d'extrême-droite Nation et PP ont manifesté leur soutien à Zemmour, à Filigranes et au patronat au nom de la lutte contre "le fascisme islamo-gauchiste". Un théoricien de la frange réactionnaire de l'extrême-droite, quasi-inconnu jusque là dans notre pays, a bénéficié d'une couverture médiatique sans précédent. Son ouvrage, dont les ventes avoisinaient chez nous le zéro absolu, s'écoule désormais "par brouettes entières" aux dires d'un Filipson qui s'en frotte les mains. Pour la première fois à Bruxelles nos élites ont applaudi un discours xénophobe, sexiste et homophobe. Discours d'un homme qui ne connaît rien à notre pays mais se permet de déclarer à la tribune patronale que "La Belgique est d'avantage soumise au lobby LGBT que la France", que "La Belgique est plus malade que la France", que "Bruxelles (...) draine une population cosmopolite, multiculturelle (...) refusant de s'intégrer", que "Bruxelles (...) est déconnectée du reste du pays, de moins en moins belge (...) est vouée à la violence", que "Vous avez été contaminés par les moeurs barbares", que le "totalitarisme féministe empêche désormais toute distinction entre homme et femme" ou que "la prétendue égalité de sexualité n'est qu'un salmigondis pour cacher (...) des caprices sexuels",... Voila le "débat d'idées" auquel nos élites ont assisté enthousiastes sans aucun... débat. Voila les propos que nos dirigeants économiques et politiques ont salués d'une standing ovation.

 

Zemmour accueilli par le bourgmestre d'Uccle Armand De Decker au très élitiste cercle B19

Face à cet événement nos hommes politiques et nos intellectuels ont fait preuve, dans le meilleur des cas, d'une condamnable passivité. Aucune réaction des partis politiques. Seule une élue ECOLO a eut le courage de s'indigner publiquement et a prié, à tort selon moi, le bourgmestre socialiste Yvan Mayeur d'empêcher la venue d'Eric Zemmour. Mayeur, tout en condamnant moralement les propos de Zemmour, s'y est refusé au nom de la liberté d'expression. Il a eut raison. On peut cependant regretter qu'Yvan Mayeur, comme d'autres représentants de l'exécutif, n'a pas eu la même attitude lorsqu'il s'est agit d'interdir, en dehors de tout cadre judiciaire, la venue de prédicateurs islamistes ou de Dieudonné. Le bourgmestre libéral d'Uccle, Armand De Decker, allant quant à lui jusqu'à affirmer que "un journaliste (Zemmour) ne lance pas n'importe quoi sans raison" lorsqu'on lui opposa les dérives islamophobes et xénophobes dudit "journaliste". Lui apportant par là et par son accueil personnel du polémiste au club B19 un soutien ferme et sans ambiguité et se refusant à jamais le droit de parler au nom des citoyens bruxellois musulmans, d'origine étrangère ou homosexuels.

 

En guise d'intellectuel, seul Guy Haarscher, professeur de philosophie à l'Université Libre de Bruxelles, prit publiquement la parole pour défendre la venue de Zemmour au nom de "la liberté d'expression" et la lutte contre le "politiquement correct". Le même Guy Haarscher qui lors de la venue d'un Dieudonné soutenait publiquement sa censure par notre exécutif. Contradiction ? Pas pour Haarscher qui, toujours à la pointe des combats gagnés d'avance, nous illumine d'un "pour le dire vite, Dieudonné et Soral ont plus largement pété les plombs qu'Eric Zemmour. Ils ont vraiment tenu des propos contraires aux lois contre le racisme et l'incitation à la haine". Face à cette argumentation aussi désolante qu'erronée on ne peut qu'espérer qu'Haarscher ignore que Zemmour a été condamné par la justice française en vertu des mêmes lois qui ont conduit à la condamnation de Dieudonné ou Soral. Mieux vaut croire en la médiocrité méthodologique de nos universitaires qu'en leur mauvaise foi.

 

La phraséologie utilisée par Filipson et d'autres ne peut cacher qu'il n'est pas question ici de liberté d'expression. Zemmour s'exprime non seulement librement mais avec bien plus de moyens que n'en rêveraient nombre d'organisations politiques. Et cela ne pose en soi pas problème. J'ai déjà rappelé, concernant le cas Dieudonné, que la censure à priori par l'exécutif n'est pas et ne sera jamais acceptable. Fixer le cadre de la liberté d'expression appartient au législateur et son interprétation aux tribunaux dans des procédures contradictoires à posteriori. Que Zemmour s'exprime donc. Des procédures judiciaires ont été à nouveau engagées en France concernant certains de ses propos. Aux magistrats de le sanctionner le cas échéant.

 

Non, la problématique ici est toute autre. Il ne fait en effet aucun doute que les leaders du patronat francophone, et plus largement des "élites" gravitant autour d'eux, ont posé ce jour un acte politique. Un acte normalisant la xénophobie, l'homophobie et la discrimination à l'embauche. Il n'en fait pas plus que nos dirigeants politiques et nos intellectuels en ont posé un autre. Un acte proclamant que si l'antisémitisme doit être censuré sans discussion et en dehors de tout cadre judiciaire, il n'en est pas de même des autres formes de racismes, de l'islamophobie et de l'homophobie. Un acte violant donc une nouvelle fois le principe de l'Etat de droit et humiliant des communautés qui ne pourront que réagir en se repliant encore plus avant. Un acte révélant les pratiques discriminatoires si banales dans notre société.

 

Filipson et nos patrons peuvent vitupérer, il est de leur droit et en leur pouvoir de fournir une tribune à Zemmour. D'importer le climat haineux français, bien plus vivace qu'en Belgique, dans notre pays. Il ne l'est pas de nous empêcher d'afficher la plus ferme condamnation morale face à cet événement qui ne peut que susciter craintes et inquiétudes quant au futur. Il ne l'est pas de nous interdire de dénoncer la médiocrité intellectuelle de ceux qui se veulent notre élite. Il n'est l'est pas de faire taire notre mépris pour cette caste qui travaille désormais ouvertement, peu importe que cela soit conscient ou non, à diviser la population, développer l'exclusion et attiser des haines inter-communautaires, déjà à peine soutenables, pour mieux consolider ses privilèges.

Auteur(s)

Shanan Khairi, MD

Janvier 2015


Sélectionné par Le Club de Mediapart le 12/03/2015 (accès restreint aux abonnés).

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