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Du retour du discours colonial

La politique des mains coupées au Congo sous le régime colonial de Léopold II

Ce mardi 22 décembre Mr Aymeric de Lamotte, jeune conseiller communal MR, s'est fendu d'une tribune dans La Libre Belgique visant à réhabiliter l'entreprise coloniale au Congo et la personne de Léopold II [1], s'inscrivant dans une longue tradition, qu'on croyait cependant en passe de s'éteindre, du discours public sur le sujet s'inscrivant entre néo-colonialisme et révisionnisme.

 

Il n'y a pas de vérité historique

Contrairement à ce que postulaient les positivistes, il n'existe pas de "vérité historique". Le travail d'historien consiste à mettre à jour des faits, certains indéniables, d'autres dicutables, et à leur donner sens au travers d'un récit [2]. Prendre appui sur les écrits du regretté Jean Stengers afin de "réfuter certaines inexactitudes historiques" n'a pas de sens. Ce dernier fut mon professeur, m'honorant encore de son aide alors qu'il était gravement malade. Brillant chercheur, il n'en demeurait pas moins un historien de "l'ancienne génération" dans ses interprétations, laudateur de la monarchie, de la colonisation et de la Belgique unie. Ses propos à l'égard de Lumumba ne peuvent souffrir aujourd'hui plus de justification [3] que ceux de l'historienne Liane Ranieri, qui n'hésita pas à justifier l'assassinat de chefs de tribus par Emile Franqui alors qu'il était leur invité, aux fins de déstabiliser les structures tribales congolaises pour mieux s'imposer [4]. Décrire comme des faits les considérations morales de Stengers, imprégnées de l'esprit de son époque, alors qu'il n'est plus pour les commenter n'est pas acceptable. Ignorer l'historiographie congolaise relative à cette époque ne l'est pas plus.

 

Le livre noir du colonialisme.png

De faits et de leur interprétation

 

De nombreux documents iconographiques, incontestables, attestent du fait que des vivants ont été victimes de la politique des "mains coupées". De même, il est indubitable que les "ennemis" évoqués par Mr de Lamotte n'étaient que des Congolais refusant l'autorité coloniale. Leur mort ne peut être aujourd'hui qualifiée que d'assassinat et leur mutilation, pré ou post-mortem, que d'atrocité. Cette politique ne fut par ailleurs qu'un épi-phénomène d'un mode de gouvernement qui perdura bien au-delà de Léopold II [5].

 

Il faut rappeller que "les arabes" (dénomination aussi absurde que porteuse de sens) n'ont pas plus occupé le Congo qu'ils n'y ont introduit l'esclavage. Il existait à travers toute l'Afrique et au-delà des échanges commerciaux et les prisonniers y étaient ordinairement vendus aux plus offrants. Ainsi, le commerce des esclaves s'est étendu des Etats-Unis jusqu'à l'Asie. Dire que Léopold II y a mis fin relève d'une interprétation confinant au révisionisme historique. S'appropriant le Congo comme une propriété privée, il a simplement traité ses habitants comme des biens. Mr de Lamotte parlera de travail, d'autres n'y verront que de l'esclavage [6].

 

Enfin, je n'entrerai pas dans cette controverse macabre des "prétendus 10 millions de morts". Au vu des archives disponibles, tout nombre n'est que spéculation et n'engage que l'historien qui l'évoque. Morts il y a eut, c'est une certitude, il ne m'intéresse pas d'en connaître le nombre de millions. Quant à prendre prétexte de maladies comme le fait Mr de Lamotte, cela n'a pas plus de sens que d'oublier les canons de Cortés et les balles de Custer sous prétexte du "rhume" quant à la quasi-disparition des peuples Amérindiens. De même, comparer les conditions d'un peuple soumis au joug colonial à celles de son colonisateur ne peut apparaître qu'obscène.

 

Au-delà de l'histoire : le présent

Le processus colonial moderne est considéré par nombre d'historiens comme un crime contre l'humanité, jugement partagé par la majorité des anciens pays colonisés qui l'ont a plusieurs reprises proclamé comme tel. Seule l'opposition constante des anciens pays colonisateurs, en ce compris des membres du Conseil de Sécurité, ont empêché l'ONU de le reconnaître formellement ainsi. ONU, dont l'Assemblée générale, non soumise aux vetos des "grandes puissances", a néanmoins condamné sans équivoque aucune la colonisation comme "un déni des droits fondamentaux de l'Homme contraire à la Charte des Nations Unies" [7].

 

Il n'est pas question ici de tenir un "discours victimaire", de procéder à une comptabilité morbide ni de comparer Léopold II "à Adolf Hitler". La colonisation a sa singularité, le nazisme a la sienne. Chacun de ces personnages est à la fois acteur et produit de son époque. Il est question de poser la colonisation tant comme un fait historique que la Belgique doit étudier sans "patriotisme" déplacé, que comme un crime contre l'idée même de ce qui fonde l'humanisme contemporain.

 

L'histoire n'a de sens que lorsqu'elle est source d'enseignements. De par cette histoire, l'Europe est durablement liée à diverses communautés dont une part ne peut plus être considérée comme "étrangère". Par ailleurs, encore plus d'un million d'êtres humains sont considérés par l'ONU comme étant sous le joug colonial [8]. Nonobstant, à l'occasion de la tribune de Mr de Lamotte, de nombreuses voix ont proclamé que la colonisation était "globalement positive". Ont crié au visage de la communauté noire que la sujétion et les souffrances de leurs parents étaient non seulement justifiables mais heureuses. Ont dénié les droits des peuples vivant toujours ces souffrances.

 

Etait-il temps de désacraliser Léopold II ? Faut-il en tirer des conclusions aussi terribles que Elikia M'Bokolo sous la direction de Marc Ferro lorsqu'il affirme "aujourd'hui, on n'hésite plus à parler de génocide et d'holocauste" quant au Congo léopoldien [6] ? Je ne sais.

 

Mais il ne fait aucun doute que le racisme est "un des traits structuraux" de la mentalité coloniale [9]. La voir resurgir dans le discours public est d'une incroyable violence. Qu'un élu réformateur en soit à l'origine me plonge dans la plus profonde inquiétude à l'aune des haines inter-communautaires paraissant déjà à peine soutenables.

 

Pour être plus explicite, la langue française n'a pas de mot apte à traduire tout le mépris que m'inspire cette tribune d'un si jeune membre de "l'élite" de notre pays, tenant son influence de réseaux aussi aristocratiques que ploutocratiques. Lorsqu'on dispose de privilèges héréditaires, on se doit d'être d'autant plus attentif à la pertinence de ses actes. Par décence.

Auteur(s)

Shanan Khairi, MD

Décembre 2015


[1] de Lamotte A., "Non, Léopold II n'est pas un génocidaire", La Libre Belgique, 22/12/2015

[2] Thuillier G. et Tulard J., "Le métier d'historien", Presses Universitaires de France, 1991

[3] Stengers J., "L'action du Roi en Belgique depuis 1831. Pouvoir et influence", Bruxelles, Editions Racine, 1992

[4] Ranieri L., "Emile Franqui ou l'intelligence créatrice, 1863-1935", Paris-Gembloux, Editions Ducolot, 1988

[5] Van Reybrouck D., "Congo. Une histoire", Actes sud, 2012

[6] M'Bokolo E., Afrique centrale : le temps des massacres, in Ferro M., "Le livre noir du colonialisme", Editions Robert Laffont, 2003

[7] ONU, "Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux", Résolution 1514 (XV) de l'Assemblée Générale, 14 décembre 1960

[8] ONU, "ABC des Nations Unies", ONU, 2012

[9] Ferro M., Le colonialisme, envers de la colonisation, in Ferro M., "Le livre noir du colonialisme", Editions Robert Laffont, 2003


Publié dans Agoravox le 23 décembre 2015.

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